mercredi 12 septembre 2012

une admiration pour le peuple espagnol - un salut adressé en Novembre 1975

Mort d’un Espagnol


Combien sont morts à cause de lui ? « Caudillo » par la grâce de Dieu ? Mais qui, depuis Charles Quint, donna à l’Espagne – fût-ce au prix du sang – « treinte y seis anos de paz » ? Et Santiago Carillo, secrétaire général du parti communiste espagnol, déclarant, samedi matin depuis Paris, que le successeur désigné du général Franco n’avait pas sa trempe pour tenir tête, comme ce dernier, à l’opposition démocratique, aux menées autonomistes et à l’indignation internationale, ne rendait-il pas hommage à cet homme qui était tête de liste de ceux que le général de Gaulle voulait visiter avant de mourir ? Mao, Tito, ne venaient qu’après …

C’est sans doute que, pour les Espagnols comme pour ceux qui ont fait l’histoire ces dernières années, il est deux sortes de chefs d’Etat, tout jugement moral à part : ceux qui inscrivent leur action dans une continuité historique et nationale quelles que soient leurs options politiques et économiques – souvent de pures circonstances – et les autres qui croient tout changer par leur seul avènement, sans finalement avoir prise ni sur les événements ni sur les mentalités, alors que, de leur part, ce serait déjà grand de seulement incarner une situation difficile ou un équilibre indécis.

Il est peu de pays en Europe qui aient su placer – même quand on fusille il n’y a pas un mois, même quand un million d’hommes tombent dans une horrible guerre civile – l’indépendance et la fierté nationales au-dessus de tout. Pas un pays peut-être aujourd’hui qui, en Europe, n’ait fléchi en son âme devant les modèles d’importation américaine ou soviétique, sauf cette Espagne de l’éternelle « croisade », naguère contre les « Maures », hier contre les « communistes », demain sans doute contre les « fascistes ». Pas un, peut-être qui n’ait maintenu asusi fort son unité nationale, alors que sa substance économique est partout à sa périphérie, qu’artificielle est sa capitale, déserte une part énorme de son territoire.

Pas un non plus qui – en ce siècle comme les précédents – n’ait donné avant tous les autres comme l’Espagne le signal des problèmes et des révoltes du temps : après avoir constitué la base exemplaire des empires d’antan, colobiaux et découvreurs aux quinzième et seizième siècles, puis continentaux, c’est l’Espagne qui sonna la première dans l’Europe napoléonienne le tocsin des réveils nationaux ; c’est l’Espagne qui, la première et depuis presque toujours, a posé les questions régionale, autonomiste, populiste, face aux Etats centralisateurs des monarchies et des révolutions européennes ; c’est l’Espagne, enfin, qui a montré la première la férocité de la lutte idéologique et pour l’hégémonie mondiale qui allait, juste quand elle se termina sur son sol, déchirer l’Europe et le monde à partir de 1939.

C’est l’une de ces quatre ou cinq nations – seules à exister depuis plus d’un demi-millénaire dans leur unité actuelle – qui’incarna pendant près de quarante ans ce petit homme dont le physique faisait sourire, mais dont la détermination ne faiblit jamais. Quand on parcourt la Meseta espagnole, quand vers Burgos ou vers Grenade, on franchit venant de Madrid les dernières « sierras », quand s’alternent en des journées et des emplois du temps asusi contrastés que le pays lui-même les foules et les silences en ville ou à la campagne, quand se taisent ces voix rauques à l’admirable langue d’un peuple plus paysan et soldat, plus avide d’espace et de plein air que de consommation urbaine, quand les condamnés à mort du vert et farouche Pays basque ou dans son lit doré le généralissime égrènent leurs derniers instants, il me semble que l’Espagne est la seule nation qui veuille, dans notre monde, rester une nation.

La mort de Franco sera seulement la mort d’un Espagnol de plus, mais combien, ailleurs qu’en Espagne, veulent encore mourir sous leur drapeau ?  


Le Monde . 28 Octobre 1975

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