vendredi 14 février 2014

situation matérielle et mentale de la France - lettre au président de la République par la poste




Cher Monsieur le Président de la République,
  
je me permets de solliciter de nouveau, et en confiance, votre haute attention. Je le fais en même temps que je courielle aux cardinaux et à quelques évêques de l’Eglise de France, en leur donnant notamment mon analyse de la contestation qui a commencé et persiste depuis l’automne de 2012, avec des thèmes et une chalandise réputés chrétiens.

Le pays est matériellement à plat, ayant progressivement perdu presque tous les éléments de son industrie, et donc pas tant des emplois qui vont avec que du savoir-faire pour plus tard. Il mendie à l’étranger ses investissements, y compris culturels et sportifs. Nous dépendons en finances publiques de la spéculation internationale et de notations sur lesquelles la démocratie française et son outil principal, l’Etat national, n’ont aucune prise.

Les Français perdent donc le sens.

Les rumeurs les plus folles, les procès d’intention les plus insidieux sont intentés au gouvernement légal et à vous-même pour miner, dans l’esprit public, la légitimité des dirigeants, des institutions, des processus électoraux.

Face à des manifestations de rue, exploitant certainement la bonne volonté et la qualité des convictions de celles et ceux qui y participent, et face à l’inédit des contagions, des émois et d’organisations émergentes encore peu identifiées et étudiées, les partis politiques sont hors jeu. La gauche et les citoyens qui déjà s’étaient peu mobilisés à propos très concret des successives réformes des retraites, n’ont pas su à propos exemplaire de la liquidation d’Aulnay et des tête-à-tête dont il faut reconnaître qu’ils furent honteux entre Mittal et vous, puis entre Mittal et le Premier ministre, se mobiliser massivement et durablement pour que le social remette l’économie, l’investissement, l’exportation dans les directions qu’ils n’auraient jamais dû quitter.

La crise n’est donc pas principalement budgétaire, économique, identitaire, pas même morale – car, notamment à propos du « mariage pour tous » et même de son corollaire logique s’il s’agit que ne soient plus pénalisés les homosexuels : leur accès légalisé à la procréation médicale assistée, les Français ont très bien su discerner et débattre entre eux, notamment les plus jeunes. Notre crise est mentale et d’organisation de notre rapport gouvernés/gouvernants. Nous avons gardé tous nos repères, mais nous désespérons radicalement que nos outils et nos capacités civiques et institutionnels soient mis en oeuvre.

Si l’opinion publique est ressaisi, si – comme dans chaque grande période de redressement dans notre histoire - l’esprit civique français est suscité, presque tout a sa solution, mieux et plus profondément qu’ailleurs, chez nos partenaires de l’Union européenne, plus vite peut-être.

Votre fonction n’est pas d’être directeur du budget de l’Etat comme vous l’êtes de plus en plus avec le risque avéré d’être brocardé par votre corps d’origine…, ni de vous substituer au Premier ministre comme vous l’avez fait en préparant et présentant le « pacte de responsabilité »…, ni même selon une déviation de nos institutions depuis les engagements que prit Georges Pompidou au départ ou pour le départ du général de Gaulle : remplir un programme, tenir des promesses. Elle est d’animer et d’orienter le pays, tous citoyens et gouvernants confondus, toutes collectivités ou organisations  que ce soient. L’esprit public vous incombe. L’élection est un examen de personnalité, l’exercice du pouvoir sa preuve.

Si je continue de vous adresser suggestions, suppliques, programmes de gouvernement et propositions de conversion, quoique vous n’ayez pas répondu encore à ma demande de quelques minutes d’entretien avec vous chaque quinze jours pour simplement échanger à propos du bien commun, c’est que je garde confiance en vous. Et qu’il n’y a pas de rechange à vous tant que votre mandat n’est pas échu ou que vous n’avez pas démissionné.

La nature de la contestation actuelle montre d’ailleurs qu’il ne s’agit plus des habituelles luttes sociales ou des enjeux d’équilibre économique et financier, mais bien du regard de chacun sur notre ensemble, et sur ce que nous faisons de tant de privilèges reçus de notre histoire, de notre géographie, de nos démographies, et de tant d’expérience institutionnelle en gouvernement, en remise en ordre, en négociations entre nous.

Comment nous ressaisir d’âme et d’esprit ? et à votre initiative.

Certainement en changeant complètement des voies et moyens de nos politiques. Je vous redonne les suggestions que je me permets de vous écrire périodiquement.

Egalement, en vous rapprochant de ce qui constitue le cadre mental du pays et qui n’est ni les syndicats, ni le patronat, mais certaines associations, certaines familles d’esprit constituées et organisées, parmi lesquelles les Eglises, les religions. L’Eglise de France, principalement, a un effet d’entrainement décisif. L’exaltation et l’embrigadement de bonne foi d’une partie des ouailles qui lui restent coinstirtue aujourd’hui une part de la vie politique nationale laissant perplexe toutes les autres. C’est une énergie qu’il faut atteler autrement. Je le crois possible et viens de courieller en ce sens à ceux des évêques dont j’ai les adresses internet.

Mais principalement en vous interrogeant et en nous interrogeant sur la manière de nous diriger ensemble en démocratie et de former et promouvoir nos cadres en tous domaines. Il n’y a plus aujourd’hui d’esprit civique, de patriotisme, de sens de l’Etat face à l’individualisme des carrières, aux modes et aux engouements, aux modèles, face à l’argent. Il y a un désoeuvrement profond, intime de ceux censés diriger les entreprises et le pays, d’où l’évanescence des communications, la précarité des structures de couple, la banalité et le convenu des convictions. Le recel, les abus, les enrichissements polluent la vie élective, les décisions gouvernementales. La France est en état d’adultère avec elle-même et avec tout ce qui l’a constitué et qui s’appelle aujourd’hui la République. La vertu est rare, elle qui donne du caractère même à ceux qui n’en ont pas nativement ou circonstanciellement.

Typiquement, maintenant que l’Etat est démuni après avoir été décrié depuis trente ans, il y a un haro redoublé contre l’Ecole nationale d’administration et celles/ceux qui en sortent… la croyance au complot et aux accaparements occultes y participe avec la revendication si commune de connaître ou pas « le terrain », les chiffres, selon que c’est l’entreprise ou le tout venant qui revendique. C’est le signe – un de plus – que la formation de nos élites n’existe plus. J’ai été très frappé par le dévoiement de Sciences-Po. – l’école des cadres proposée au pays et à l’Etat, sans initiative gouvernementale, par quelques patriotes remarquables dont des Alsaciens choisissant la patrie et donc l’exil (parisien). C’était le fruit de notre désastre de 1870, c’était la réforme intellectuelle et morale, les origines de la France contemporaine, d’intenses autorités morales. Descoings et Mion, maintenant, pour dire les noms, ont entrepris de faire de cette Ecole, « une université de l’excellence », où le critère de la modernité est que les élèves parlent anglais entre eux et pour soi-disant attirer l’étranger. Nous avons d’autres institutions pour cela, il ne s’agit d’ailleurs pas d’attirer ceux qui sont ailleurs, mais d’être nous-mêmes, et de pourvoir à nous-mêmes. Le narcissisme et les recels de la direction dénoncent d’ailleurs ce dévoiement, qui me paraît symptomatique d’une évolution commencée depuis longtemps. La mondialisation mentale n’est pas une voie de compétivité mais une astructuration intime de nos dirigeants, dont beaucoup viennent des cabinets ministériels et sont ensuite soit les recéleurs soit les ennemis de ce qui doit tout à l’effort commun. L’affaire Pérol, mais aussi les parcours de Mestrallet, de Messier sont typiques.

Rencontrer dans la discrétion les patrons de grands groupes, les directeurs de nos principales administrations centrales, des évêques, des associatifs, des responsables syndicaux, des éditeurs, des journalistes, des maîtresses et maîtres d’école primaire… tranquillement et sans communiqué, sans ordre du jour que de parler de la France, du pays et des moyens de mieux former au discernement, à l’animation, à l’écoute. Un thème commun à chacun de ces entretiens. Pas la boîte à idées, mais comment nous refaire un esprit vif.

Enfin, un gouvernement moitié moins nombreux, vivant autour de vous collégialement et dont les membres font de même, sans écran d’entourage et sans souci de la montre médiatique, directement avec leurs administrations et leurs administrés. Les grands corps – armée, préfets, magistrats, diplomates – doivent être connus de vous personnellement et dans ce même souci de voir et comprendre comment nous réformer d’âme et d’habitudes de penser et de vouloir. La réforme est mentale, celle des institutions, celle de nos structures de commandement et de financement de notre économie s’en déduira naturellement et calmement.

Je mentionne pour terminer l’évidence du tonneau des Danaïdes et de la spirale récessive d’une politique nationale de fiscalité commandée par la dette. Tous les grands Etats et l’ensemble de nos partenaires européens avec nous subissent l’assaut de tous les intérêts qui refusent l’outil du bien commun : les Etats et la démocratie qui les gouvernent. Donc, en concertation secrète et en proclamation par tous au même instant : le moratoire des dettes souveraines. Quant aux prochaines élections européennes, elles n’ont de sens que pour une nouvelle constituante européenne décidant principalement l’élection du président de l’Union directement par tous les citoyens de celle-ci.

Moratoire asséchant la spéculation et démocratie irriguant notre Vieux monde, l’ambiance est changée tandis que nous savons ensemble comment nous reprendre, en France.

Confiant en vous et en notre ressort.

Bertrand Fessard de Foucault



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